Les ponts vivants du Meghalaya
Une fusion étonnante entre la main de l’homme et celle de la nature : ainsi apparaissent ces entrelacs de racines qui ont formé, au fil des siècles, de robustes ponts végétaux au nord-est de l’Inde.
Ce ne sont pas à proprement parler des ponts de caoutchouc, et pourtant, c’est bien le caoutchouc (Ficus elastica) qui est leur matière première... Ces ponts vivants qui traversent les rivières du plateau du Shillong (Meghalaya, nord-est de l’Inde) sont forgés depuis près de deux siècles par la tribu Khasi à l’aide des racines aériennes des énormes Ficus elastica peuplant la forêt humide. Elles sont habilement pliées afin de relier les deux rives d’une rivière ou de surmonter les gros rochers entravant les sentiers. Une manière ingénieuse de se servir de la nature pour se prémunir contre sa fureur.
Car l’intérêt de tels ouvrages est de garantir aux habitants des chemins rapides et sûrs, même pendant la redoutable saison des moussons. Entre juillet et septembre, les ruisseaux sillonnant cette région montagneuse se gonflent soudainement pour former d’impétueux torrents avant de s’éteindre en de spectaculaires chutes au-delà des montagnes. L’État du Meghalaya est en effet rien de moins que la région la plus pluvieuse du monde : il y tombe 12000 millimètres de pluie par an!
L’art de construire ces ponts suspendus vivants demande une bonne dose de patience. On peut devoir attendre quinze à vingt ans avant de pouvoir joindre les racines de part et d’autre d’une rivière... Celles-ci sont acheminées dans des tiges évidées de palmier à bétel (Areca catechu) qui serviront de guides à leur croissance, jusqu’à ce qu’elles se rejoignent à mi-chemin. Ensuite, avec habileté, les Khasi les entrelacent, formant des ouvrages en mailles de racines aussi spectaculaires que solides.
Plus le temps passe, plus la structure s’épaissit, se resserre et se renforce. Les plus anciens ponts ont déjà dépassé 100 ans et peuvent soutenir jusqu’à cinquante personnes à la fois! Âgé de 180 ans, le plus ancien est le célèbre pont Umshiang, remarquable par sa structure à deux niveaux superposés. Les plus intrépides peuvent l’emprunter, au cœur de la jungle, près du village de Nongriat, à 10 kilomètres au sud de la ville de Cherrapunji. Le chemin qui y mène est cependant abandonné depuis la construction, de plus modernes ponts de singes en câbles d’acier ouvrant un trajet plus court vers la ville où de nombreux locaux travaillent. Mais la bio-ingénierie ancestrale résiste à l’épreuve de la modernité: un troisième étage serait en développement pour le pont Umshiang.
Qui du ficus ou de l’hévéa donne le caoutchouc ?
Plusieurs plantes contiennent, comme le ficus, un latex blanc dont on peut tirer du caoutchouc. Ce terme quechua se rapporte au départ à la sud-américaine Hevea guianensis, décrite par le botaniste Jean-Baptiste Aublet en 1762 et principale source actuelle du latex. Mais seul Ficus elastica, le « caoutchouc indien » décrit par William Roxburgh trois ans plus tard, a gardé le nom commun de caoutchouc.