Dossier
La grande modernité des médecines traditionnelles (4/4)
L'aspiration à une prise en charge personnalisée et holistique engendre en France un retour en grâce des médecines traditionnelles. Venues de Chine, d'Inde ou d'Europe, elles sont aussi plébiscitées par la science, en quête de nouvelles solutions thérapeutiques. Voyons avec nos experts en quoi ces savoirs ancestraux offrent une approche pertinente de nos problématiques de santé.
La médecine ayurvédique : des pratiques pour réajuster les déséquilibres
Après avoir exercé comme généraliste à Marseille durant trente ans, Isabelle Salmona a créé en 2018 son centre de soins ayurvédiques dans le 7e arrondissement de la cité phocéenne, à proximité de Notre Dame de la Garde. « Je me souviens de patients qui, lorsque je leur disais “comment allez-vous ?”, me répondaient “c’est vous qui allez me le dire !” Je leur rappelais gentiment que non, que j’étais là pour les accompagner, leur tenir la main, pas pour faire le chemin à leur place », témoigne-t-elle. C’est cette prise en charge de soi-même par le patient, centrale dans l’ayurvéda, qui l’a attirée vers cette médecine indienne vieille de plus de cinq mille ans. Elle avait envie de prendre le temps avec eux, et non plus de les « survoler » en vingt minutes. Sans renier notre médecine « classique », des voyages en Inde et dans l’Himalaya lui ont fait aimer cette médecine ancestrale de prévention et d’équilibre : « J’avais envie d’accompagner tous ces patients, de plus en plus nombreux, qui ont envie de se prendre en charge activement et pas uniquement de dire “Docteur, soignez-moi” ». Après quatre années de formation, elle a progressivement arrêté la médecine générale pour se concentrer aujourd’hui à temps plein sur ses consultations au centre ayurvédique.
À Toulouse, Marion Graindorge, également médecin généraliste, consacre une journée par semaine à des consultations dédiées uniquement à la nutrition et à l’hygiène de vie selon l’ayurvéda. Si elle ne « mélange pas » les deux pratiques et consulte dans deux lieux différents, l’ayurvéda lui a permis de comprendre et d’accompagner des patients en « impasse thérapeutique » dans sa pratique classique : « Troubles digestifs, acouphènes, anxiété, prises de poids inexpliquées… En médecine générale on va souvent dire “c’est comme ça”. Or je voulais trouver la cause de ces symptômes pour agir réellement dessus. » En effet, rappelle sa consœur Isabelle Salmona : « L’ayurvéda ne soigne pas le cancer, mais, en aidant le corps à se débarrasser des toxines et à se rééquilibrer, il aide dans toutes les pathologies. » Ainsi, les patients souffrant de Parkinson pourront améliorer leur mental, leur stabilité et acquérir une meilleure lubrification de leurs articulations. Ceux atteints de diabète de type 2 parviendront à diminuer les doses de leur traitement et à soutenir leur foie en limitant les...
toxines. Enfin, les traitements pour l’hypertension ou suite à un VC pourront également être diminués.
Marion Graindorge privilégie particulièrement le recours à l’ayurvéda pour accompagner tous les troubles digestifs (douleurs abdominales, gaz, acidité, reflux gastro-œsophagien, etc.), les problèmes de poids, de surpoids et les douleurs articulaires : « En ayurvéda, la digestion, c’est le nerf de la guerre. On traite d’abord ce trouble pour traiter tous les autres. » Des préparations ayurvédiques, comme le triphala, un mélange de trois baies réputées pour apaiser la sphère intestinale, sont en effet renommées dans le monde entier pour ce type de trouble.
Triphala, trois baies pour apaiser vos intestins
Le triphala est une formule ayurvédique ancestrale composée de trois fruits : amalaki (Phyllanthus emblica), bibhitaki (Terminalia bellirica) et haritaki (Terminalia chebula). Réputé pour ses bienfaits sur le système digestif, le triphala favorise une digestion saine en régulant le transit intestinal et en contribuant à l’élimination des toxines accumulées dans l’organisme. Le triphala renforce également le système immunitaire, limite la glycémie ou aide à éliminer l’excès d’acide urique responsable des crises de goutte. Des recherches récentes suggèrent également qu’il soutient la croissance de bactéries bénéfiques à un microbiote intestinal équilibré.
Gandusha, le bain de bouche à l’huile végétale
Gencives sensibles ou sujettes au déchaussement ? Le bain de bouche à l’huile proposé par l’ayurvéda (ou gandusha) diminue le nombre de mauvaises bactéries présentes dans notre bouche et se montre plus efficace que les bains de bouche de synthèse, particulièrement pour réduire la plaque dentaire et protéger de l’inflammation. L’huile absorbe en effet bactéries et impuretés, comme un « démaquillant » pour la bouche. En pratique, mettez en bouche une cuillerée à soupe d’huile végétale. Bouche fermée, sans l’avaler, faites circuler l’huile de gauche à droite puis de haut en bas durant 5 à 20 minutes. Recrachez ensuite l’huile puis brossez-vous les dents. L’ayurvéda recommande de le réaliser à l’huile de sésame, d’olive, de coco ou de moutarde, mais l’huile extra-vierge de noix de coco a démontré plus de bénéfices grâce à ses propriétés antibactériennes et antifongiques. Elle possède, de plus, un goût assez neutre.
De façon générale, l’ayurvéda repose sur trois piliers : le mode de vie, l’alimentation et les plantes. Pour autant, rappelle Isabelle Salmona, les plantes « arrivent en second, derrière l’hygiène de vie ». Également utilisées sous forme d’huiles végétales et essentielles, les plantes accompagnent d’autres pratiques de l’ayurvéda comme les massages ou les bains de bouche à l’huile. En revanche, contrairement à la phytothérapie telle qu’elle peut être pratiquée en Occident, l’ayurvéda ne recommande pas « une plante pour un symptôme », rebondit la médecin marseillaise : « L’ayurvéda repose sur le traitement des déséquilibres des cinq éléments (ou dosha : éther, air, feu, eau et terre) qui circulent dans le corps. Une plante est recommandée parce qu’elle va venir apaiser ou stimuler tel ou tel dosha. » Par exemple, l’ashwagandha (Withania somnifera) aide à diminuer un excès de vata (l’élément air) qui se traduit par un trop-plein de mouvements dans le mental, la digestion, les nerfs ou les muscles.
Une autre préparation ayurvédique célèbre, le chyanwanprash, une sorte de confiture mentionnée dans les textes ayurvédiques anciens et constituée d’amla (Phyllanthus emblica), de miel, d’huile végétale et de nombreuses autres plantes (lire l’encadré ci-dessus) est toutefois à consommer, selon nos deux thérapeutes, avec prudence et parcimonie. Puissante, elle peut avoir beaucoup d’effets indésirables et de contre-indications. Enfin, le célèbre curcuma, plante phare de l’ayurvéda aujourd’hui devenue star des compléments alimentaires occidentaux est tout aussi efficace, voire plus, lorsqu’il est pris en tisane ou ajouté dans l’alimentation sous la forme du rhizome bio entier.
Chyanwanprash, un concentré de vitalité
Préparation ayurvédique ancestrale, le chyanwanprash est une sorte de marmelade consommée comme un complément alimentaire, réputée pour renforcer l’immunité et la vitalité. Son ingrédient principal est l’amla (Phyllanthus emblica), une groseille indienne reconnue pour sa teneur exceptionnelle en vitamine C et qui a des effets positifs sur la glycémie, la digestion, la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) ou encore l’immunité. S’y ajoutent une cinquantaine d’autres plantes et épices comme le clou de girofle, la cannelle, le karkatshringi (Pistacia integerrima, une espèce de pistache asiatique) aux vertus expectorantes, ou le bhumyamalaki (Phyllanthus niruri) qui protège le foie. Des études ayant montré ses bienfaits pour réguler la réponse immunitaire l’ont recommandé en complément alimentaire préventif face au Covid-19.
Curcuma, la superstar
La poudre de curcuma (issue des rhizomes de Curcuma longa) est une épice indienne ancestrale utilisée depuis toujours en médecine ayurvédique. Selon des études récentes, son principe actif, la curcumine, possède des propriétés anti-inflammatoires, anticancéreuses, antidiabétiques et antioxydantes. Elle est désormais une plante phare des compléments alimentaires occidentaux avec un marché mondial de plus de 511 millions de dollars, et la petite poudre jaune devrait continuer son ascension avec une perspective de 767 millions de dollars à l’horizon 2031.